Sélectivité alimentaire et autisme : au-delà de l'hypersensibilité sensorielle ?
Posté le 08/06/2026
Sélectivité alimentaire et autisme : au-delà de l'hypersensibilité sensorielle ?
La sélectivité alimentaire est une problématique fréquemment rencontrée chez les personnes autistes. Bien qu'elle soit souvent associée à l'hypersensibilité sensorielle, mes observations de terrain m'amènent à penser que cette explication, bien que pertinente, ne suffit pas toujours à rendre compte de la complexité du phénomène.
Au fil de mes accompagnements, j'ai constaté que de nombreuses personnes autistes, y compris à l'âge adulte, limitent leur alimentation à un nombre très restreint d'aliments. Cette restriction peut avoir des conséquences nutritionnelles importantes, mais elle soulève également une question intéressante : la sélectivité alimentaire est-elle uniquement liée aux caractéristiques sensorielles des aliments, ou peut-elle également être influencée par le besoin de routine et de prévisibilité souvent observé dans l'autisme ?
Le rôle bien connu des hypersensibilités sensorielles
Les particularités sensorielles constituent l'une des explications les plus documentées de la sélectivité alimentaire.
Certaines textures peuvent être perçues comme désagréables, certaines odeurs comme envahissantes ou certains goûts comme particulièrement intenses. Ainsi, un aliment qui semble banal pour la plupart des individus peut provoquer un réel inconfort chez une personne autiste.
Cette réalité doit être prise en compte dans toute démarche d'accompagnement. Cependant, lorsque l'on observe les habitudes alimentaires de certains patients sur le long terme, d'autres éléments semblent entrer en jeu.
Et si la routine jouait un rôle tout aussi important ?
Chez de nombreuses personnes que j'accompagne, je remarque une forte répétition des repas. Les mêmes aliments, les mêmes marques, les mêmes modes de préparation reviennent quotidiennement, parfois pendant plusieurs années.
Cette observation m'interroge.
Au-delà de la dimension sensorielle, ces habitudes alimentaires semblent parfois répondre à un besoin de stabilité et de prévisibilité. L'aliment connu est rassurant. Il ne réserve aucune surprise. Son goût, sa texture et son apparence sont parfaitement maîtrisés.
Dans cette perspective, l'introduction d'un nouvel aliment ne représente pas seulement une nouveauté gustative, mais également une rupture dans une routine sécurisante.
L'exposition progressive : apprendre à accepter avant même de goûter
Parmi les stratégies les plus efficaces que j'ai pu observer figure l'exposition progressive aux nouveaux aliments.
Le principe est simple : introduire un nouvel aliment dans l'assiette sans demander au patient de le goûter. Aucune pression, aucun objectif immédiat.
L'aliment est simplement présent.
Cette familiarisation progressive permet à la personne de s'habituer visuellement à la nouveauté. Au fil des expositions, l'aliment devient moins étranger et moins anxiogène. Il n'est pas rare que le patient décide lui-même, après plusieurs jours ou plusieurs semaines, de s'en approcher davantage ou de le goûter spontanément.
Les ateliers cuisine : mobiliser tous les sens
Une autre approche particulièrement intéressante repose sur les ateliers cuisine.
Dans ce contexte, l'aliment n'est plus uniquement associé à l'acte de manger. Il devient un objet de découverte.
Le patient peut l'observer, le toucher, le sentir, le découper ou le cuisiner. L'exploration se fait à travers différents canaux sensoriels, sans que le goût soit nécessairement sollicité dans un premier temps.
Ce qui est souvent remarquable, c'est que la dégustation survient parfois naturellement. Après avoir manipulé et découvert l'aliment, certaines personnes choisissent spontanément de le goûter, comme l'aboutissement logique de leur processus d'exploration.
Comprendre pour mieux accepter
Au cours de mes accompagnements, j'ai également développé un petit jeu diététique permettant d'expliquer simplement l'intérêt nutritionnel des aliments.
L'objectif est de comparer un nouvel aliment à un aliment déjà accepté afin de mettre en évidence ses bénéfices pour la santé.
De manière surprenante, le fait de comprendre l'utilité d'un aliment semble parfois favoriser son acceptation. Lorsque la personne perçoit le sens de cette nouveauté, elle peut se montrer davantage disposée à l'intégrer progressivement dans son alimentation.
Cette approche rappelle l'importance de ne pas considérer uniquement les dimensions sensorielles de la sélectivité alimentaire, mais également les aspects cognitifs et motivationnels.

Une réflexion ouverte
L'expérience de terrain montre que la sélectivité alimentaire dans l'autisme est probablement un phénomène multifactoriel.
Les hypersensibilités sensorielles jouent sans aucun doute un rôle majeur. Toutefois, l'attachement à la routine, le besoin de sécurité, la familiarisation progressive et la compréhension des bénéfices des aliments semblent également influencer l'acceptation alimentaire.
Ces observations invitent à adopter une approche globale, individualisée et respectueuse du rythme de chaque personne.
La question reste ouverte : dans la sélectivité alimentaire observée chez les personnes autistes, quelle est la part respective des particularités sensorielles et du besoin de routine ?
Meriem MAZOUNI- diététicienne-nutritionniste
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